Un sondage, 162 décideurs, un constat dérangeant
ACI Worldwide et Finextra ont interrogé 162 responsables mondiaux des paiements, répartis entre Amérique du Nord, Europe, Moyen-Orient, Afrique et Asie-Pacifique, pour dresser un bilan de l'état réel de la modernisation du secteur à horizon 2030. Le rapport qui en résulte, intitulé "Payments 2030 : The Payoff Year", ne brosse pas un tableau glorieux : la confiance affichée par les dirigeants contraste nettement avec la réalité de leurs infrastructures.
Le chiffre qui résume tout : 46 % des répondants se déclarent seulement "assez préparés", ou moins, à absorber la croissance des volumes de paiements numériques initiés par les utilisateurs. Dans un secteur où le temps réel est devenu la norme attendue, ce n'est pas une nuance, c'est un problème structurel. Ce constat rejoint les enjeux documentés dans notre analyse sur les verticaux IA en fintech et la prochaine vague de valeur : l'avantage compétitif se joue désormais au niveau de l'infrastructure, pas seulement du produit.
Cloud : une adoption encore anémique, mais une intention forte
L'un des résultats les plus frappants de l'enquête concerne la migration vers le cloud. Seulement 7 % des institutions sondées fonctionnent aujourd'hui sur une infrastructure entièrement cloud. Un quart d'entre elles estiment pouvoir y parvenir dans les cinq prochaines années. En attendant, 81 % sont en train de moderniser leur infrastructure ou prévoient de le faire.
La réalité du terrain est plus nuancée : la majorité des acteurs adopte une approche hybride, superposant des couches cloud à des systèmes legacy sans jamais les remplacer vraiment. Ce choix n'est pas irrationnel. Il reflète le coût et la complexité d'une migration complète, surtout pour des établissements dont l'infrastructure historique représente des décennies d'investissements. Les néobanques, elles, partent d'une feuille blanche, ce qui leur confère un avantage structurel croissant sur ce point précis.
Ce décalage entre ambition et réalité n'est pas nouveau dans l'écosystème fintech européen. La levée de 10,69 millions d'euros de Goodweek pour industrialiser la gouvernance IA dans les PME illustre d'ailleurs que même les plus petites entreprises doivent désormais penser infrastructure en premier.
Instant payments et A2A : la pression concurrentielle plutôt que la demande client
Quatre institutions sondées sur dix facilitent déjà les paiements instantanés. 41 % supplémentaires prévoient de le faire dans les deux prochaines années. Ce qui est révélateur, c'est le moteur de cette adoption : la pression concurrentielle exercée par les fintechs et les prestataires de services de paiement arrive en tête des justifications (45 %), devant la création de nouveaux revenus (28 %) et le remplacement du coût des cartes et des chèques (17 %). Autrement dit, les banques ne se modernisent pas parce qu'elles le veulent, mais parce qu'elles ne peuvent plus faire autrement.
Concernant les paiements de compte à compte (A2A), 63 % des responsables interrogés anticipent une croissance annuelle supérieure à 10 %. Cette projection s'inscrit dans une dynamique globale documentée de façon indépendante : les volumes mondiaux de transactions A2A devraient passer de 60 milliards en 2024 à plus de 185 milliards d'ici 2029, selon des données de marché. En valeur, le marché des paiements instantanés A2A atteignait 125 300 milliards de dollars en 2026 et est projeté à 188 600 milliards de dollars d'ici 2031, soit un taux de croissance annuel composé de 8,5 %.
En Europe, la dynamique Wero est emblématique : l'initiative des grandes banques européennes avait dépassé 52 millions de consommateurs inscrits en mars 2026. Le portefeuille numérique s'appuie sur le protocole SEPA Instant Credit Transfer pour relier l'Allemagne, la France et la Belgique. C'est précisément le type d'infrastructure que les banques traditionnelles cherchent à connecter à leurs systèmes existants, souvent avec des délais bien supérieurs à leurs ambitions affichées. Pour aller plus loin sur la thématique des paiements transfrontaliers, notre analyse de Movere et du paiement international en 15 minutes offre un éclairage complémentaire.
L'IA comme outil de valeur mesurable, pas comme promesse abstraite
L'enquête marque une inflexion notable dans la perception de l'intelligence artificielle au sein des directions paiements. L'outil n'est plus présenté comme un horizon lointain mais comme un levier opérationnel déjà actif. 43 % des répondants citent les exceptions et investigations de paiements comme domaine où l'IA génère de la valeur mesurable. 34 % mentionnent l'enrichissement des données ISO 20022 comme cas d'usage concret.
Ce qui change en revanche, c'est la place accordée à la gestion de la fraude. 41 % des institutions considèrent désormais leurs contrôles anti-fraude comme un avantage concurrentiel, et 61 % estiment qu'ils auraient répondu différemment à cette question il y a vingt-quatre mois. Ce basculement est significatif : la fraude n'est plus seulement un poste de coût à contenir, elle devient un argument commercial et un critère de différenciation.
Les stablecoins s'invitent également dans le tableau. 41 % des répondants pilotent déjà des solutions stablecoin, essentiellement pour les paiements transfrontaliers, la gestion de trésorerie et le règlement interbancaire. Seulement 3 % n'ont aucun plan dans ce domaine. Ce chiffre mérite d'être lu en parallèle de notre analyse sur Noah et l'infrastructure stablecoin qui entend challenger le virement international traditionnel.
La donnée, nouveau champ de bataille stratégique
L'enquête pointe un obstacle que peu d'observateurs mettent en avant : l'accessibilité à la donnée arrive en tête des freins à la création de valeur commerciale issue des investissements de modernisation. Ce n'est pas la technologie qui bloque, c'est la capacité à exploiter les flux de données générés par les nouvelles infrastructures.
77 % des répondants opèrent déjà sur une plateforme de paiements unifiée ou sont en train d'y migrer. Le principal moteur cité est le besoin de données et d'insights améliorés (32 %). Ce chiffre est contre-intuitif : on aurait pu croire que la réduction des coûts ou la conformité réglementaire dominaient. C'est la valeur analytique qui prime, ce qui positionne les données comme matière première stratégique au même titre que le capital.
Cette logique de plateforme unifiée rejoint les réflexions que nous avons documentées autour des agents autonomes et de leur couche financière, notamment avec l'initiative de Mollie à 50 millions d'euros pour construire l'infrastructure financière des agents autonomes. La fragmentation des données est le miroir inverse de ce défi.
L'analyse Findfi
Un chiffre ressort de la confrontation entre les intentions déclarées et la réalité opérationnelle. Si 95 % des répondants se disent confiants dans leur capacité à atteindre leurs objectifs de stratégie paiements d'ici 2030, 46 % avouent dans le même souffle n'être que "assez préparés", ou moins. L'écart entre confiance et préparation effective constitue ce que l'on peut appeler un "premium d'optimisme" non financé : les dirigeants croient qu'ils y arriveront, mais sans forcément avoir sécurisé les moyens de l'exécution.
Plus révélateur encore : le rapport note que même 1 % d'institutions déclarant une totale impréparation représente environ 440 établissements financiers à l'échelle mondiale incapables d'absorber la demande anticipée. Ce n'est pas une note de bas de page, c'est un risque systémique de second rang.
Findfi a calculé le ratio suivant, à partir des données de l'enquête. Si 41 % des institutions prévoient d'adopter les paiements instantanés dans les deux prochaines années et que seulement 40 % le font déjà, le basculement attendu représente un quasi-doublement de la base d'adoption sur une fenêtre de 24 mois. Appliqué aux volumes globaux de transactions A2A projetés à 185 milliards d'unités d'ici 2029, cela signifie que les deux prochaines années concentreront une partie disproportionnée du saut structurel. Les institutions qui ne finalisent pas leur infrastructure d'ici fin 2027 risquent de se retrouver à jouer le rattrapage dans un marché déjà redistributé. Pour comprendre comment les valorisations se construisent dans ce contexte, notre guide sur la valorisation d'une startup offre un cadre utile.
Retrouvez l'ensemble de nos analyses sur les levées de fonds et la transformation financière dans la catégorie Financement et M&A de Findfi.
Concrètement, qu'est-ce que ça change pour une direction financière ?
Pour un directeur financier ou un trésorier d'entreprise, les conclusions de cette enquête ont des implications pratiques immédiates. Premier point : la migration vers les paiements instantanés n'est plus une décision stratégique à horizon lointain, c'est une échéance opérationnelle à 24 mois. Les directions financières qui n'ont pas encore cartographié leur exposition aux rails legacy risquent de se retrouver tributaires de prestataires incapables de suivre la demande réglementaire et client.
Deuxième point : la question des données prend une dimension nouvelle. Si 77 % des institutions financières convergent vers des plateformes unifiées pour gagner en capacité analytique, les directions financières ont intérêt à exiger de leurs banques et prestataires de paiements un accès structuré à leurs propres données transactionnelles en temps réel. C'est un levier de pilotage, pas un luxe.
Troisième point, souvent sous-estimé : les stablecoins entrent dans le périmètre opérationnel, notamment pour la gestion de trésorerie internationale. 41 % des institutions financières les pilotent déjà. Une direction financière qui n'a pas encore de position documentée sur ce sujet prend le risque d'être en retard sur ses propres banques partenaires.
Pour les profils plus orientés gestion des coûts, la dynamique A2A mérite une attention particulière. Le différentiel de coût entre un paiement instantané de type FedNow (environ 0,04 dollar par transaction aux États-Unis) et les frais d'interchange moyens des cartes (2 à 3,5 %) donne une idée de l'enjeu économique, même si les modèles européens diffèrent. Le mouvement vers des rails moins coûteux est structurel, et les directions financières ont intérêt à en suivre l'évolution avec leurs prestataires actuels.
Ce qu'il faut retenir
Un : 46 % des responsables paiements mondiaux ne se sentent pas pleinement prêts à absorber la croissance des volumes numériques d'ici 2030, malgré une accélération déclarée des investissements (43 % des institutions accélèrent contre 22 % qui freinent).
Deux : les paiements instantanés et les paiements A2A sont au cœur du basculement structurel. 41 % des institutions prévoient d'adopter les paiements instantanés d'ici deux ans, et 63 % anticipent une croissance annuelle A2A supérieure à 10 %.
Trois : la donnée est le nouveau champ de bataille. Ce n'est plus la technologie qui bloque la création de valeur, c'est la capacité à accéder à ses propres données et à les exploiter. 77 % des institutions convergent vers des plateformes unifiées pour y répondre.
Quatre : les stablecoins ne sont plus un sujet de veille théorique. 41 % des institutions les testent déjà dans des contextes opérationnels réels, notamment le règlement transfrontalier et la gestion de trésorerie. Le sujet entre dans l'agenda des directions financières, qu'elles le veuillent ou non.