Un sondage rare, 162 dirigeants, un horizon 2030
L'étude est publiée à l'été 2025. Finextra Research, en association avec ACI Worldwide, a interrogé 162 responsables paiements de haut rang à l'échelle mondiale, avec des contributions de Deutsche Bank, The Clearing House et du US Faster Payments Council. L'objectif est simple : savoir ce que les décideurs du secteur anticipent vraiment pour 2030, pas ce que les communiqués de presse promettent.
Le panorama qui en ressort n'est pas rassurant. La majorité des sondés ont une vision claire des technologies qui vont dominer la prochaine décennie, paiements de compte à compte (A2A), instantané, cloud, conformité comme levier. Mais entre l'ambition et l'exécution, le fossé reste large. C'est précisément ce décalage qui rend cette étude utile pour toute direction financière ou équipe tech en train de prioriser ses investissements.
Pour comprendre le contexte de marché plus large dans lequel s'inscrit cette étude, il faut aussi regarder ce que font les acteurs de l'infrastructure : ACI Worldwide, justement, a lancé ACI Connetic, une plateforme unifiée cloud-native regroupant A2A, traitement des cartes et prévention de la fraude en un seul environnement.
L'A2A en tête : le paiement de compte à compte s'impose comme le principal disrupteur
Les paiements de compte à compte arrivent en première position des technologies jugées les plus disruptives par les répondants. La logique est simple : en éliminant les intermédiaires des réseaux de cartes traditionnels, l'A2A réduit les délais de traitement, allège les coûts de transaction et donne aux deux parties d'un paiement un accès immédiat aux fonds.
Les chiffres de marché confirment cette tendance. Selon les projections de Juniper Research, les paiements instantanés aux consommateurs devraient progresser de 218 %, passant de 74 milliards de transactions en 2023 à plus de 235 milliards d'ici 2027. C'est une croissance qui dépasse largement celle des autres modes de paiement sur la même période.
En Europe, la dynamique est encore plus marquée. Les transactions de paiement instantané sur le continent devraient passer de 17,2 milliards en 2023 à 38,6 milliards en 2028, ce qui représenterait 13 % de l'ensemble des paiements électroniques européens, contre moins de 9 % aujourd'hui. Les exemples de l'UPI indien et du Pix brésilien, souvent cités dans le rapport, montrent ce que peut produire une infrastructure pensée pour l'adoption de masse dès la conception.
Les agents IA appliqués à la finance accélèrent encore ce mouvement : quand un agent peut initier un paiement en quelques secondes via open banking sans passer par une interface manuelle, le rail A2A devient la norme de facto.
Cloud et conformité : les deux faces d'une même modernisation
Derrière l'A2A, le cloud arrive comme second levier structurant. Les institutions financières qui s'appuient encore sur des systèmes hérités peinent à répondre en temps réel aux variations de volume, aux changements de règles de compensation ou aux exigences réglementaires. Le rapport est clair : moderniser l'infrastructure cloud est devenu central pour délivrer des services résistants et scalables.
La conformité, justement, prend une place nouvelle dans le débat. C'est l'un des enseignements les plus intéressants de l'étude : près de la moitié des répondants (47 %) traitent encore les exigences réglementaires comme un simple exercice de mise en conformité, sans en faire un levier stratégique. Ils risquent ainsi de rater le train de la transformation numérique, dont la migration vers ISO 20022 et les cadres d'open banking constituent des jalons structurants.
En parallèle, 63 % des répondants citent les exigences réglementaires comme un facteur ralentissant leur progression. La tension est réelle : la réglementation pousse à moderniser, mais sa complexité pèse sur les équipes déjà engagées dans des chantiers de transformation lourds. L'exemple des agents IA en comptabilité illustre bien cette dualité : la technologie peut accélérer la conformité, mais la responsabilité reste humaine.
La détection de fraude : l'IA commence à produire des résultats mesurables
L'intelligence artificielle est présente partout dans les priorités exprimées, mais les chiffres les plus concrets portent sur la fraude. Les entreprises intégrant des outils d'analyse intelligente dans leurs opérations de paiement constatent jusqu'à 40 % d'amélioration dans la détection des transactions frauduleuses, avec une réduction de 25 % des faux positifs.
Ce n'est pas anodin. Un faux positif en paiement, c'est une transaction légitime bloquée, un client frustré, un commerçant qui perd une vente. Réduire ce taux d'un quart change concrètement l'équation économique de la fraude. À horizon 2026, selon les projections issues de l'étude complémentaire d'ACI avec Globant, l'IA devrait aller au-delà de la simple détection pour alimenter le routage dynamique des transactions et la gestion proactive de la liquidité.
Sur ce point, 77 % des répondants placent la fraude et la cybersécurité en tête des freins à l'innovation, devant les systèmes hérités (44 %) et la résistance culturelle interne (53 %). Ces trois obstacles forment un triangle difficile à briser quand on manque de feuille de route claire : seulement 36 % des directions paiements déclarent avoir un plan de modernisation à long terme formalisé.
Le sujet du paiement transfrontalier est aussi au cœur des ambitions 2030. Le marché mondial des paiements transfrontaliers devrait passer de 190 100 milliards de dollars en 2023 à 290 200 milliards en 2030. C'est un terrain sur lequel la combinaison cloud, instantané et conformité devient un avantage concurrentiel direct.
L'analyse Findfi : un calcul sur le fossé entre ambition et exécution
Le chiffre le plus révélateur de l'étude n'est pas celui sur l'A2A ou le cloud. C'est la combinaison de deux données en apparence disjointes : 80 % des répondants déclarent déjà mettre à niveau ou planifier une mise à niveau de leurs capacités paiements, mais seulement 25 % des organisations sont en train de retirer activement leurs plateformes héritées.
Calcul Findfi : si 80 % planifient une montée en gamme mais que seulement 25 % retirent effectivement les anciens systèmes, cela signifie qu'au moins 55 points de pourcentage d'organisations tournent en mode hybride, c'est-à-dire qu'elles déploient du neuf par-dessus de l'ancien sans trancher. C'est le scénario le plus coûteux sur la durée : deux stacks à maintenir, deux équipes à former, deux ensembles de règles de conformité à appliquer. C'est aussi le signe que la « modernisation » est souvent davantage un discours de direction qu'une transformation profonde des systèmes.
Ce décalage structure et ampliifie l'ensemble des autres problèmes cités dans l'étude. On ne peut pas faire de l'A2A à grande échelle sur une infrastructure héritée. On ne peut pas appliquer l'IA à la fraude de façon cohérente sur un parc applicatif fragmenté. La priorité réelle n'est pas de choisir entre cloud, A2A ou IA : c'est de se donner les moyens de sortir du legacy.
Concrètement, qu'est-ce que ça change pour une direction financière ?
Pour un directeur financier ou un trésorier groupe, les enseignements de ce rapport se traduisent en trois questions opérationnelles immédiates.
D'abord, la visibilité sur les flux. Les paiements instantanés A2A changent radicalement la gestion de trésorerie : les fonds arrivent en temps réel, la réconciliation peut être automatisée, et le besoin de lignes de crédit court terme pour couvrir les décalages de trésorerie diminue mécaniquement. Pour les directions financières qui travaillent encore avec des délais de valeur de 24 à 48 heures sur leurs encaissements, l'impact est significatif. Les outils de pilotage financier comme Pigment commencent d'ailleurs à intégrer ces flux temps réel dans leurs modèles de prévision.
Ensuite, la conformité comme poste budgétaire. Le rapport confirme que l'ISO 20022 et l'open banking ne sont pas des sujets que l'on peut déléguer à l'équipe IT sans supervision financière. Ils impliquent des choix d'architecture qui engagent des investissements pluriannuels, et des risques si les décisions sont prises trop tard. La question du financement de ces chantiers de transformation mérite d'être inscrite au budget dès le cycle de planification suivant.
Enfin, l'enjeu des talents. Seulement 25 % des organisations interrogées estiment qu'elles attirent, développent et retiennent les bons profils en paiements et technologie. Pour une direction financière qui pilote un programme de modernisation, c'est un risque d'exécution majeur. Le sujet de l'IA appliquée à la finance d'entreprise ne peut pas être traité sans les compétences pour le piloter.
Ce qu'il faut retenir
1. L'A2A s'impose comme le principal vecteur de disruption des paiements d'ici 2030, tiré par la demande des consommateurs et la pression sur les coûts. Les projections chiffrent la croissance mondiale des paiements instantanés à 218 % entre 2023 et 2027.
2. Le fossé entre ambition et exécution est le vrai problème du secteur : 80 % des organisations planifient une modernisation, mais seulement 25 % retirent effectivement leurs systèmes hérités. Le mode hybride coûte cher et freine l'innovation.
3. La conformité change de statut. Elle reste perçue comme un frein par près de la moitié des décideurs, mais les organisations qui en font un levier de transformation structurent une avance durable sur leurs concurrents.
4. Pour les directions financières, les enjeux pratiques sont clairs : visibilité temps réel sur les flux, choix d'architecture ISO 20022 à anticiper, et gestion des compétences comme risque d'exécution à part entière.